Entretien avec Takako Liot

        Venue de Yokohama, en 1971, Takako Liot s'est installée à Paris. De Montmartre & Montparnasse elle a poursuivi ses études de dessin & peinture. Dorénavant elle s'occupe de ses toiles, lesquelles, comme elle le dit elle-même, ne lui apparaissent jamais achevées, donc elles ne sont jamais signées ou datées. En outre, elle continue de composer d'autres tableaux.
        Comme Oscar Wilde - the artist is the creator of beautiful things - elle se prévaut d'une notion de beauté, bien que difficile à définir.
        Ci-dessous nous présentons des extraits de deux entretiens qu'elle a bien voulu nous accorder qui ont eu lieu les 16 & 23 Janvier 2005, toujours à Paris.

Exsilio-

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        Le choix des beaux-arts nous paraît pas seulement pénible & compromettant mais à la fois irrévocable. Pourquoi peignez-vous ? Pourquoi pas la sculpture?
        C'était peut-être simplement parce que j'aime bien les couleurs. Je voulais et je veux exprimer ce que je sens à travers les formes et les couleurs.
        Pouvons-nous comprendre ce sentiment ou cette volonté comme une impression motrice ou bien une expression contemporaine ? Autrement dit, vous sentez-vous plus proche de nouvelles sortes d'impressionisme ou d'expressionisme?
        Ni l'un, ni l'autre. La différence entre ces deux écoles stigmatisées n'a donc pas trop d'importance pour moi.
        Oui, d'ailleurs, ces termes sont, depuis leur création plutôt indéfinissables, mais, pourtant, vous exprimez vos impressions - en quelque sorte - donc que représente votre idée de l'expression picturale ?
        La lumière.
        C'est une réponse courte & modeste. Appartenez-vous à une autre école de peinture avec un style particulier?
        Non, je ne le pense pas. Une autre école? Je cherche une école, sûrement distinguée de l'institution école, un groupe de peintres, disons, peu homogènes, ou bien un seul peintre particulier : des idées avec lesquelles je ressens une affinité ; des idées qui pourraient m'inspirer ou m'aider autrement.
        Les toiles d'aujourd'hui, doivent-elles être contemporaines?
        Notre époque présente peut-être trop de variétés - pour moi c'est ennuyeux. Je veux dire, contemporain ou non, cela ne me tente pas comme critère de travail. Je n'aime pas trop cela. En outre, on peut apprendre beaucoup des grands peintres, et peu importe l'époque, juste en essayant de copier quelques-uns de leurs effets. Cependant, ce sont des études qui méritent rarement d'être exposées.
        Les œuvres d'art existantes ne suffisent-elles pas?
        Non, car la découverte de nouvelles œuvres pourrait faire plaisir. À la Porte Maillot, j'ai rencontré le peintre abstrait américain Robert Motherwell¹, qui m'a dit : 'Il faut oser dans la peinture.' Cela m'a marquée. De ses œuvres c'est surtout son Elegy to the Spanish Republic qui m'a frappée. De même techniquement - avec une autre technique de papier et de grattage - mais par-dessus tout conceptuellement ses tableaux me font grand plaisir.
        Qu'est-ce qu'il y a de neuf chez Motherwell?
        De neuf? Neuf est égal à plaisant. Ses tableaux me font sentir notre époque d'une façon plus forte.
        Donc la comtemporanéité ne vous est pas de bout en bout indifférente?
        Apparemment, non.
        Que pensez-vous de vous-même à ce propos?
        Je ne cherche pas d'idées - proprement dites - il faut que je resente une sorte d'affinité avec ces idées. Pour moi, il faut d'abord qu'un tableau soit beau: quelque chose de vrai, tout ce que l'on sent de la vie, de la société qui nous concerne, donc de la vie humaine. Les idées sont déjà là.
        Bien que concret cela nous paraît abstrait, même vague & subjectif.
        En effet.
        Vous semblez vouloir prévaloir ou préconiser quelques impératifs exprimés par l'expression répétée il faut. Y-a-t-il une structure d'esthétique qui se déploie ici discrètement?
        Probablement, mais n'oublions pas que le travail d'un peintre c'est la peinture elle-même. Les conditions réelles nous déterminent - peut-être même plus que de raison. Même la beauté échappe à toute définition raisonnée.
        Pour changer de sujet: vous travaillez ou avez travaillé à la fois à Montparnasse & ici à Montmartre. Y-a-t-il encore une différence d'ambiance entre ces deux lieux?
        Certainement. Ici, à Montmartre, on nous permet tout. Si j'exagère un peu, je dirais même qu'il n'y a ni de bon, ni de mauvais. Par contre à Montparnasse c'est plutôt scolaire: on applique ce que l'on a appris ; on nous 'oblige' certaines techniques. Montparnasse me semble plus traditionnel, plus habituel. Finalement je n'ai pas appris grand-chose pendant le peu de temps où j'ai travaillé à Montparnasse - je n'y vais plus souvent. En fait cela dépend beaucoup des personnes que l'on rencontre.
        Autre angle : êtes-vous guidée par l'inspiration, par la raison ou bien par les deux?
        Ces termes m'échappent, c'est-à-dire, ma peinture exige nullement de telle réflexion. Tout vient du cœur - disons !
        Alors, c'est une sorte de sentimentalisme ?
        Pas vraiment.
        Ou bien un raisonnement vaut ses droits ?
        Oui, tout de même.
        Laissez-nous poser la question différemment : vos œuvres, sont-elles méditées ou même pré-méditées ?
        Quand je fais un tableau figuratif, le travail avance rapidement et, par conséquent, les réflexions sont courtes. Par contre, si je fais un abstrait, cela me prend plusieurs jours, mais j'en peins plusieurs simultanément. Et, curieusement, rien ne s'achève vraiment. Il faut réfléchir plus. Parler d'une pré-méditation me paraît un peu dérisoire, car le tableau se réalise pendant le travail.
        Autre chose: quelles sont vos influences principales?
        Quand j'ai découvert quelques œuvres de Per Kirkeby², elles m'ont donné l'envie de commencer à peindre vraiment sérieusement. Je veux dire, dorénavant que ce n'était plus un simple passe-temps. Par exemple, le tableau 'La Campagne' que j'ai présenté au Salon d'Automne était inspiré par ses œuvres à lui. Pas seulement techniquement, bien que lui aussi se serve de la technique de grattage.
        Une deuxième influence d'importance fut celle de François Bard³. C'est lui qui m'a montré le plaisir de la peinture comme peinture, de son identité à elle, de son identité tel quel.
        Qui sont vos peintres préférés ?
        Per Kirkeby, Sergei Poliakoff4, Robert Rauschenberg5, Nicolas de Staël6. Je me sens plus proche du dernier.
        & Paul Klee7 ?
        Oui, ça fait plaisir de le voir, mais c'est tout.
        Le plaisir vous poursuit, cependant, cela ne vous suffit pas. Quelle sorte de tableaux appréciez-vous le moins ?
        Ceux de Chaïm Soutine8.
        Une exposition est par définition rétrospective. Quel est le rapport entre vos œuvres et le temps ?
        En premier, à l'époque de mon apprentissage, j'étais contente de copier quelques effets, quelques techniques de peintres très variés, mais depuis ma rencontre avec François Bard, j'ai découvert le plaisir de la composition, de la composition abstraite, plus précisément. Depuis longtemps je ne date plus mes tableaux, car finalement ils ne sont jamais achevés. L'achèvement me semble secondaire. La perfection, existe-t-elle? Le rapport avec un temps daté n'a donc pas trop d'importance.
        Les toiles choisies pour cette exposition électronique, sont-elles réprésentives de vos œuvres en général ou en particulier?
        Ce sont plutôt mes toiles les plus récentes.
        Pouvons-nous parler d'un dévelopement chronologique ou distinguez-vous plusieurs 'périodes', car votre choix se limite à votre travail récent ?
        Initiallement j'ai seulement fait des dessins. Depuis plus de quinze ans la peinture, et depuis cinq ou six ans je me suis mise à la tâche d'une façon plus intensive et sérieuse. [Et avec un air pensif elle y ajoute:] Mais maintenant cela s'est ralenti un peu.
        L'ordre d'exposition de vos tableaux, est-il important ou décisif ?
        Par série de style, oui, mais la chronologie n'a pas d'importance.
        Pourquoi est-ce important ?
        Pour que les gens comprennent mieux les tableaux.
        Quels sont vos projets pour l'avenir, en ce qui concerne la peinture ?
        Je n'ai pas encore peint ce que je voudrais peindre - donc je continue.
        Les toiles exposées, sont-elles à vendre9 ?
        Oui.
        Nous vous remercions cordialement.


Notes:

1. Robert Motherwell (1915-1991), peintre américain; abstrait-expressionisme.
    Son Elegy to the Spanish Republic se trouve actuellement au musée Guggen-
    heim à New York.
2. Per Kirkeby (1938), autodidacte danois; expressionisme.
3. François Bard (1959), peintre français.
4. Sergei Poliakoff (1900-1969), peintre russe; abstrait
5. Robert Rauschenberg (1925), peintre américain; pop-art.
6. Nicolas de Staël (1914-1955), peintre russe; grand amateur des œuvres de
    Soutine.
7. Paul Klee (1879-1940), peintre suisse; expressionisme.
8. Chaïm Soutine (1894-1944), peintre russe; expressionisme.
9. Pour toutes les ventes il faut s'adresser directement au site de Polumnia.

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